Mission flash sur le bac pro : des constats partagés, mais une vision toujours néo-libérale

Le 9 juillet dernier paraissait un rapport intitulé « Mission flash sur les impacts des réformes successives du baccalauréat professionnel » rédigé par deux député-es également profs (Géraldine Bannier, membre du MoDem et Jean-Claude Raux, EELV).

Entre constats partagés et recommandations (avec lesquelles nous ne sommes pas toujours d’accord, loin s’en faut), ce rapport est symptomatique de l’approche avec laquelle le monde politique et les officines patronales abordent la la voie professionnelle depuis bien trop longtemps.

Premier constat : les réformes successives depuis 2009 ont eu des effets catastrophiques

La suppression du bac pro en 4 ans et du BEP, puis la loi dite de Transformation de la Voie Professionnelle et enfin la dernière réforme voulue par Macron en 2023 ont toutes les trois contribué à déqualifier le bac pro et à affaiblir les connaissances et compétences des élèves tout comme leur insertion dans l’emploi. Alors même que la justification de ces trois réformes était « l’excellence de la voie professionnelle » et une meilleure insertion des jeunes sur le marché du travail, le résultat en est l’exact opposé. En réalité, ces objectifs n’ont jamais été ceux du patronat, dont l’obsession reste la baisse du salaire réel. Or, un haut niveau de diplôme et de qualification, s’il n’en est pas la seule garantie, permet tendanciellement d’obtenir un meilleur salaire et de meilleures conditions de travail dans la plupart des secteurs professionnels (y compris là où les conventions collectives ne font plus correspondre un niveau de rémunération avec un niveau de diplôme).

Les chiffres avancés par les rapporteurs sont alarmants :
– De 2900 heures d’enseignement en 2009 (bac pro en 3 ans), nous en sommes rendu-es aujourd’hui à 2350 heures, soit une perte de 550 heures d’enseignement pour un même nombre d’années de formation ;
– L’enseignement professionnel lui, est passé de 1472 heures à 1189 heures sur la même période, soit une baisse de 283 heures de cours, quand l’enseignement général a aussi été réduit de 148 heures ;
– Malgré des taux de réussite au bac pro et au CAP supérieurs à ce qu’ils étaient avant 2009, les jeunes titulaires de ces deux diplômes ont toutes les peines du monde à trouver un emploi (39% des bachelier-es sont en CDI et 29% des titulaires d’un CAP trouvent un emploi au 7ème mois suivant leur obtention) ;
– Seuls 47% des bachelier-es professionnels bénéficient d’une poursuite d’études et 41% d’entre elles et eux échouent à obtenir un diplôme du supérieur.

Ces données ne peuvent pas être mises exclusivement sur le dos de la supposée « baisse généralisée du niveau des élèves ». Elles revêtent un caractère structurel lié à l’impact des réformes, notamment en matière d’orientation et d’accompagnement des élèves les plus en difficulté.

Second constat : le système scolaire brutalise et délaisse les élèves les plus en difficulté

La première partie du rapport (pages 7 à 17) est largement utilisée pour dépeindre le lycée pro tel qu’il est aujourd’hui. Les rapporteurs posent une question simple : « Le baccalauréat professionnel : filière d’excellence ou voie de garage ? »

On serait tenté de dire, après lecture du document, ni l’une ni l’autre. Car la question est mal posée. On devrait plutôt se demander si l’institution met tout en œuvre pour favoriser la réussite de l’ensemble des jeunes qui s’orientent (ou qui sont orienté-es contre leur gré !) vers la voie professionnelle. Sur ce point, force est de constater que le rapport établit une série d’éléments depuis longtemps énoncés et dénoncés par les organisations syndicales, la CGT en tête.

On peut y lire notamment que la voie professionnelle est trop souvent un choix par défaut pour les jeunes qui y entrent. En cause, le manque de place dans de nombreuses filières (4 fois plus de demandes que de places en boulangerie-pâtisserie), et le manque de diversité des filières à l’échelle d’un territoire. L’application Affelnet, qui trie les élèves en fonction de leurs résultats, ne prend pas en compte l’éloignement domicile-établissement, ce qui contraint bien souvent les choix des jeunes en sortie de collège, du fait de difficultés à se déplacer. Dans un contexte austéritaire, il n’y a par ailleurs aucune volonté de développer des formations variées sur l’ensemble du territoire.

On y retrouve également le fait que les élèves les plus en difficulté scolaire au collège sont très majoritairement orienté-es vers le lycée pro, sans remédiation ni remise à niveau. Or, les enseignement généraux et théoriques du lycée professionnel nécessitent des acquis sans lesquels nombre d’élèves échouent également dans ces formations. La conséquence en est le niveau très élevé du décrochage (17% des élèves) en lycée pro, contre 7% dans les LGT.

Par ailleurs, les élèves en situation de handicap semblent être particulièrement maltraités par l’institution lors de leur passage en lycée pro. Peu d’établissements disposent d’une ULIS (642 ULIS sur 2100 lycées professionnels et SEP) et les AESH, infirmières et médecins scolaires sont en nombre très insuffisant. Cet état de fait présente par ailleurs des risques pour ces élèves qui, parfois, doivent utiliser des outils dangereux sans être correctement accompagné-es, ou se rendre sur des lieux de stage qui ne sont pas des endroits sûrs.

Enfin, les élèves allophones sont bien souvent orienté-es par défaut vers la voie professionnelle, faute de dispositifs d’accueil adaptés comme les UPE2A leur permettant de choisir leur orientation, donc leur avenir professionnel.

Ces constats renforcent donc l’idée d’une éducation à plusieurs vitesses, dans laquelle la voie professionnelle serait la non-solution à toutes les carences que l’institution se refuse à traiter dignement. Cela renforce un sentiment de mépris et de déclassement chez les élèves inscrit-es dans cette voie.

Troisième constat : il faut supprimer les dispositifs qui ne fonctionnent pas

Les trois réformes dont nous avons parlé ont un point commun : elles sont rejetées très massivement par la communauté éducative, les organisations syndicales et les fédérations de parents d’élèves. Le rapport épingle plusieurs dispositifs plus ou moins gadgets mis en place au gré des volontés ministérielles et qu’il conviendrait de supprimer.

Le parcours en Y est l’exemple le plus parlant de ces inepties gouvernementales. Son côté illisible voire parfaitement inutile est pointé, tout comme son rôle désorganisateur pour nombre d’établissements. Les personnels de direction eux et elles-mêmes ne sont pas en reste sur la critique. Les rapporteurs préconisent son abandon pur et simple, et le rétablissement des semaines de formations disciplinaires ainsi perdues. Dans le même esprit, les épreuves du baccalauréat doivent être repositionnées à la fin du mois de juin.

Le rapport préconise également la suppression de la co-intervention et du chef d’œuvre devenu projet, car jugé trop flou dans l’application concrète, et ayant fait perdre nombre d’heures d’enseignement pour un résultat très mitigé.

Point important, les député-es semblent acquis à la cause du retour du bac pro en 4 ans, selon des modalités à discuter, notamment la modularité de la durée de formation en fonction des profils d’élèves. C’est un apport intéressant car il montre que les choses ne sont pas gravées dans le marbre en termes de temps de formation. Si la CGT ne défend pas le retour au bac pro en 4 ans, elle défend néanmoins la mise en place d’une première année d’adaptation post-bac afin que les jeunes intègrent une formation du supérieur dans les meilleures conditions. Comme le rapport l’indique, nous défendons dans le même esprit la transformation du BTS afin qu’il permette aux étudiant-es d’obtenir un niveau Bac +3. Cela va dans le sens d’une augmentation du volume horaire de formation, injustement réduit depuis 2009, tout comme du nombre de places en BTS qui reste largement insuffisant (+10000 places quand le nombre de bachelier-es pro a progressé de +75000).

Enfin, les rapporteurs semblent considérer que le recours au Pacte enseignant doit cesser, notamment pour les dispositifs d’accompagnement des élèves dans le cadre de leur poursuite d’études.

La mission flash aura donc permis de mettre en lumière certaines des revendications urgentes que nous portons avec la CGT. C’est un point d’appui pour la mobilisation et pour convaincre largement que nous avions raison de mettre en garde sur les effets délétères des différentes réformes. Ce n’est cependant pas suffisant, car la vision utilitariste de la voie pro reste malgré tout la colonne vertébrale de ce rapport parlementaire.

Combattons le néo-libéralisme dans la voie pro : défendons un projet alternatif !

En dépit des constats partagés et des points d’appui que nous avons évoqués plus haut, les rapporteurs ne rompent pas avec une vision très idéologique qui pèse depuis longtemps sur la voie professionnelle. L’objectif indépassable reste l’insertion des élèves dans l’emploi, lequel doit correspondre aux besoins économiques des entreprises d’un territoire donné. En ce sens, les rapporteurs préconisent une plus ample gestion par les collectivités territoriales, en lien avec les acteurs économiques (le patronat en tête), de la carte des formations professionnelles. Véritable instrument de l’adéquationnisme dénoncé depuis longtemps par la CGT, la redéfinition annuelle de cette carte, via les Régions et l’application Orion, constitue un moyen pour les capitalistes les plus influents de modeler à leur guise les formations dispensées ou non à l’échelle du territoire qui correspond à leurs intérêts. Le rapport s’inquiète même du fait que les autorités académiques conservent une trop grande mainmise quant à l’application ou non de ces modifications après une concertation jugée trop faible avec les acteurs locaux.

D’autre part, les rapporteurs restent enfferé-es dans une conception idyllique des partenariats école-entreprise, dont l’outil principal de la dernière réforme est le Bureau des Entreprises (qui aurait dû s’appeler Bureau des stages, mais l’appellation a été imposée par le ministère). En effet, cette nouvelle fonction est présentée comme vertueuse car elle permettrait de mener des projets favorisant l’insertion professionnelle. Or, après deux années d’expérimentation, le constat est tout autre. Les RBDE viennent majoritairement du privé et amènent une « culture de l’entreprise » au sein des établissements scolaires. Ils et elles sont très autonomes et sont souvent déconnecté-es du travail des DDFPT, et leur rôle s’apparent surtout à faire entrer les intérêts patronaux au sein de nos établissements. Cela peut se traduire parfois par l’utilisation de nos plateaux techniques par des opérateurs privés, ou par des partenariats exclusifs avec certaines entreprises. Nous refusons cette logique qui dévoie le rôle de l’école.

Enfin, le rapport nous semble contradictoire en ce qui concerne la poursuite d’études. Car si nous partageons l’objectif d’une augmentation du nombre d’heures de formation, comme de la revalorisation du BTS à Bac +3, nous ne pouvons adhérer à l’objectif de démultiplication du nombre de Certificats de Spécialisation (ex-Mentions Complémentaires), qui n’offrent aux jeunes qu’une poursuite d’étude à peine reconnue à Bac +1. Ces formations se déroulent par ailleurs sur une demi-année car la moitié du temps est passé en entreprise. Cela ne correspond ni à une élévation réelle du niveau de qualification, ni à un projet de poursuite d’études digne de ce nom.

En conclusion, si la mission flash confirme nombre d’éléments que la CGT met en avant depuis des années (ce qui constitue un réel pont d’appui), elle ne permet que difficilement d’entrevoir politiquement un réel changement de cap pour la voie professionnelle aujourd’hui en France. Ce rapport est la preuve que les débats et décisions actuels sont trop souvent dictés par les impératifs économiques et les intérêts d’une minorité. La voie professionnelle mérite au contraire une réelle rupture dans les choix qui sont faits depuis trop longtemps. Les jeunes qui y étudient doivent pouvoir choisir librement leur orientation et bénéficier d’un accompagnement de haute qualité qui leur permette de tou-tes réussir. Pour cela, la CGT entend faire vivre son projet alternatif pour la voie professionnelle. L’émancipation de la jeunesse passera par un enseignement professionnel débarrassé des intérêts privés, au service de la grande majorité de la population, du développement des services publics, de la protection sociale, et plus largement de la révolution sociale et écologique !

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